Interview de Nadia Benjelloun - Directrice Internationale du Festival des musiques sacrées de Fès

Publié le par Muriel

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La 16ème édition du Festival des musiques sacrées de Fès s’ouvre cette année sur le thème du « Voyage initiatique ». Pouvez-vous nous parler de ce thème, de ce qu’il englobe, et du pourquoi de ce choix ?

Le voyage est l’un des fondements du Festival et des Rencontres de Fès : l’on y vient de loin pour entendre des musiques, écouter des intervenants, admirer des œuvres venus du monde entier, comme l’on venait jadis du monde entier à Fès pour s’y instruire et y échanger des idées. Il sera évoqué sous tous les aspects de son interaction avec le sacré, aussi bien dans le programme musical que dans les débats des Rencontres qui aborderont successivement le voyage intérieur (5 juin) , le voyage dans les écritures (6 juin), le pèlerinage (7 juin) , l’exil (8 juin) et le voyage mythique (9 juin) , par des intervenants en provenance d’Afrique, d’Asie, d’Europe et d’Amérique. Le voyage est une quête de soi, de l’autre, de l’Autre, des multiples formes et acceptions de la nature et de la vie des hommes, et de leur rapport à la Terre, au ciel, à l’espace et au temps. Réel ou imaginaire, physique ou mystique, profane ou religieux, libre ou contraint, il a souvent joué, dans notre histoire, nos croyances, nos sentiments un rôle initiatique, auquel l’édition 2010 des Rencontres de Fès sera consacrée.

En ce XXIème siècle naissant, où les nouvelles technologies sont indissociables de notre quotidien accélérant au passage certains aspects de la vie, ce voyage initiatique (intérieur, introspectif…) trouve-t-il une importance particulière ? Peut-il être une des quêtes de demain ?

Certainement, parce qu’il est une quête de toujours, comme nous le rappelait l’an dernier Emmanuel Anati en évoquant les premiers balbutiements du sacré : les questions essentielles restent posées à l’humanité au temps d’internet comme elles le sont depuis ses origines, et l’enjeu essentiel du nouveau siècle est que la communication entre les peuples et les personnes serve à les faire réfléchir ensemble, plutôt qu’à les lancer les uns contre les autres. Nous prouvons, chaque année, à Fès, que cette réflexion commune est possible, et fructueuse, et que les musiques sacrées du monde nous parlent à tous.

Chaque année, le Festival parvient à proposer des thèmes variés, intéressants et toujours en rapport avec le sacré. Comment, chaque année, sont déterminées ces thématiques du Festival ?

Cela commence pour moi par le choix d’un fil directeur, désormais commun à la musique et aux rencontres, dont je suis très attentive à ce qu’elles se complètent et s’interpénètrent. Nous le déclinons ensuite au fur et à mesure que la programmation se précise, en fonction des artistes et des intervenants que nous invitons, en faisant chaque année le même constat : le thème général du sacré se prête à de nombreuses déclinaisons, et l’esprit de Fès exerce une grande attraction parce qu’il n’existe rien d’équivalent à la diversité des musiques que l’on peut y découvrir depuis l’origine, et à la diversité des échanges qui lui fait écho au cours des Rencontres depuis cinq ans. Les échanges donnent d’ailleurs lieu chaque année à la publication d’ouvrages, dans une collection spécialement créée par les éditions Albin Michel, avec les plus grandes signatures et les plus grands talents.

Le thème du « voyage initiatique » prend dans la ville de Fès, véritable carrefour de cultures et civilisations, un sens bien particulier. Qu’apporte, selon vous, la ville elle-même à la manifestation culturelle ?

En effet. Il existe un esprit du lieu que chacun ressent à sa manière mais auquel tous sont sensibles. Il tient bien sûr à la beauté du site et de sa région, au prestige historique de la ville, capitale intellectuelle et impériale, à sa tradition d’hospitalité et de spiritualité mais aussi à l’esprit du temps dans lequel cette dizaine de jours de musique et d’échanges s’inscrit en offrant un large panorama artistique et intellectuel du sacré tel qu’il se pense et s’exprime aujourd’hui, et à l’esprit de paix qui éclairait déjà, il y a des siècles les hommes et les femmes de bonne volonté.

En tant que responsable des « Rencontres de Fès », quels sont pour vous les objectifs de ces rencontres ?

Ils peuvent être résumés en trois mots. D’abord l’exigence : si les Rencontres peuvent se flatter d’attirer des artistes et intellectuels de premier plan, c’est qu’ils s’y retrouvent et y font des interventions de qualité. Ensuite la diversité des origines, des convictions philosophiques et religieuses, et des disciplines : il existe aujourd’hui comme au temps d’Averroès ou de Montaigne une langue commune de l’intelligence qui se parle sous le chêne de Batha comme elle ne se parle pas souvent. Beaucoup d’intervenants le disent et l’écrivent. Enfin le rayonnement intellectuel de notre pays et de sa capitale culturelle : grâce aux rencontres, des dizaines d’artistes, écrivains, historiens, psychanalystes, scientifiques du monde entier y font savoir que s’y tiennent des échanges sans beaucoup d’équivalents ailleurs.

La programmation des « Rencontres de Fès » est cette année particulièrement étoffée. Quels seront les grands noms présents ? Comment s’est fait le choix de ces intervenants ? Les profils sont très éclectiques, quels sont les critères de choix ?

Il m’est impossible de les citer tous, mais j’évoquerai par exemple les philosophes Giorgio Agamben, Dany Robert Dufour, Jean Luc Nancy, Shantum Seth, Danielle Cohen-Lévinas, Ali Benmakhlouf, les écrivains, poètes et essayistes Abdelwahhab Meddeb, Mahmoud Hussein, Victor Malka, Pierre Assouline, Abdellatif Laabi, Frédéric Vitoux, les psychanalystes Marie Balmary, Jean Michel Hirt, les historiens de l’art ou des religions Michael Barry, Jan Assman, Samuela Pagani, Abdelhadi Tazi, Jean Clair, Maurice Arama, les politologues Alexandre Adler, Max-Jean Zins… Le choix se fait en interaction avec le thème des rencontres et après reflexion sur l’insertion de chacun dans le cycle des matinées et des conférences . Il est en effet éclectique quand aux disciplines, c’est volontaire de ma part, mais axé sur la qualité des échanges, et la complémentarité des regards, pour que la diversité donne, finalement, une musique des rencontres harmonieuse.

Quels sont, selon vous, les temps forts à venir de cette 16ème édition du Festival (musique, rencontres, etc…) ?

J’espère que tous les temps seront forts, mais je ferai une mention spéciale du ballet royal du Cambodge, de Jordi Savall , immense artiste qui se produira à Bab Makina et interviendra le 9 juin aux rencontres, de Jean Daniel, compagnon et ami d’Albert Camus, écrivain, journaliste, fondateur du Nouvel Observateur qui nous parlera le 5 juin de l’exil et le royaume, de Daniel Mesguich, éminent acteur et metteur en scène qui s’y exprimera le 6, de Hassan Massoudy, extraordinaire calligraphe à qui nous devons notre affiche 2010, dont les œuvres seront exposée au musée Batha, et qui calligraphiera en direct le 7 juin.

Enfin, vous êtes la Directrice internationale du Festival de Fès. Comment sa notoriété et son image ont-ils évolué à l’étranger ?

Le Festival jouit d’une notoriété internationale importante qui demeure son principal atout mais qu’il faut entretenir et élargir constamment. Nous le faisons en nouant autant de partenariats de presse que possible et en faisant venir des journalistes, et par le choix des artistes et intervenants qui sont aussi ses ambassadeurs dans les pays dont ils viennent. Nous le faisons aussi en cherchant chaque année le juste équilibre entre continuité – notamment de la qualité des programmes- et changement – notamment en retenant chaque année une approche du sacré différente.

Propos recueillis par Muriel Tancrez 

 

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